Réédition "Les mythes de création" ML von Franz 2026
Ce qui nous est donné de génération en génération
« Les Mythes de création » de Marie-Louise von Franz, volume réédité cette année par les éditions de la Fontaine de Pierre est absolument passionnant : l’auteure nous y montre la similarité des mythes de création d’une civilisation, illustrant bien l’activité de l’archétype. Elle examine ce phénomène chez de nombreux peuples pour en constater le même mouvement, la même manière de procéder du ciel vers la terre.
Si elle prend l’exemple du Japon, elle constate d’abord qu’il y a un Néant que rien n’est distinct puis, que « des déités les plus spirituelles, on passe par les déités ancestrales puis les déités géographiques de toutes les îles et se termine avec les déités de la race humaine ».[1]
J’y ai lu en effet les mêmes processus dans la théogonie d’Hésiode que j’avais travaillée : « Au début est Khaos » dit-il. Khaos est une béance. Une béance n’est pas un trou avec des limites définies. C’est un fond sans fond[2]. De plus, to khaos est un mot de genre neutre qui n’est donc pas de nature phénoménale. C’est dire que c’est un abîme sans qualités ce que confirme Hésiode qui n’y accole pas d’adjectif. C’est un vide, dit Marie-Louise von Franz à propos d’autres mythes de création, c’est l’indistinct de notre exemple japonais.
Nous sommes dans le domaine de l’archétype : Khaos n’a pas de cause ou de raison antécédente. Assigner un commencement à quelque chose est lui assigner une limite donc rendre fini ce quelque chose. On ne tuera jamais ce qui n’est jamais né. Il est. Khaos qui fut en premier est une origine sans origine, donc un infini, un éternel pour maintenant.
Puisqu’Hésiode nous dit qu’en premier est Khaos, c’est dire que la lumière n’est pas encore née, ni le temps, ni le ciel, ni la terre, ni l’air ni l’espace. Et pourtant ils existent sous les yeux d’Hésiode ! Alors la conceptualisation d’une Création fut une tâche courageusement entreprise par ces antésocratiques : si on reste dans Khaos, la matière n’est pas pensable et rien n’est discernable. Il a fallu que Khaos se retire pour que la matière existe, pour qu’un Kosmos, un arrangement des choses se fasse.
La suite du récit d’Hésiode fait donc advenir des divinités, aspects multiples de la création et ce, dans un combat inconscient, dans le bouillonnement (mot d’Hésiode) d’un athanor alchimique. Comme l’écrirait Lucien Jerphagnon qui constate qu’Hésiode s’adresse à une cité grecque, « ce qui s’est passé en ce temps-là, a des effets qui durent toujours ».[3] Quels sont les effets que reprendront les successeurs, et nous-mêmes en 2026 ?
Quelques soient les dénominations, on passe du Khaos à l’Ordo, donc à une maïeutique, un arrangement des choses pour arriver à des réalités toujours plus concrètes. Dans son merveilleux chapitre intitulé « Les chaines de génération », Marie-Louise von Franz se rend compte que « la carte du territoire d’une tribu est en réalité, la carte de son inconscient collectif. On y trouve des noms tels que ‘l’endroit où le dieu positif se manifeste’, ‘l’endroit où l’esprit du mal se manifeste ‘, ‘l’endroit où les enfants sont conçus’... Nous naissons porteurs de tous les archétypes »[4]. C’est dire combien tel lieu dans nos rêves peut être aussi porteur d’un archétype.
Qu’est-ce qu’un archétype ?
Un archos-typos renvoie étymologiquement à ce qui est une empreinte de l’Origine. Le monde des archétypes est donc l’ensemble « des principes formateurs de l’Univers, c’est-à-dire un facteur d’ordre universel et transcendant de l’être ».[5] Ceux-ci laissent une empreinte en nous dans tous les cas.
Tout archétype est une forme vide de représentation, sinon, il est réduit à un symbole. Ce qu’est un archétype, nous ne pouvons pas le savoir puisqu’il possède un aspect non psychique antérieur à tout perception. Saint Augustin dit que ce sont les idées principales qui n’ont pas été créées mais sont contenues dans l’entendement divin. Dans le Poïmandres d’Hermès trismégiste, Dieu est appelé forme archétypique : puisqu’il préexiste à notre conscience, il ne peut donc passer pour une invention.
Cet aspect psychoïde de l’archétype[6] se manifestera cependant par la suite dans la vie humaine sous une forme psychique ou un phénomène physique. On en perçoit donc l’énergie, c'est-à-dire des images et des effets. On reconnait avec étonnement un archétype à sa présence active par tous les continents et dans tous les temps même si les groupes humains ne se sont pas rencontrés : il est « le même » mais seules ses représentations changent. C’est pourquoi Carl Gustav Jung dit de l’archétype qu’il est le vieux sage, l’homme vieux de deux millions d’années.[7] De ce fait, « L'histoire est un processus où les archétypes s'activent et s'emparent de l'humanité pour tenter de la faire acheminer vers une complétude demeurant inconnue ».[8] Le monde des archétypes est le monde en tant qu’unité avant sa création et son accession à la conscience, rassemblé par Jung sous le vocable d’Inconscient collectif comme monde potentiel qui constitue l’origine éternelle et première de toute existence.
Un archétype s’expérimente. Lorsque surgit dans le temps personnel ou collectif un mouvement important qui s’accompagne d’une grande émotion, il nous est possible de prendre conscience d’un signe archétypal, autrement dit spirituel : « Alors un élément d’éternité, qui ne connait donc pas de limite, se trouve réalisé dans notre vie, c’est-à-dire qu’il sera au sens propre devenu réel ».[9] Le prêtre mystique Angelus Silesius écrit au 17ème siècle :
L’éternité nous est si native et profonde,
Qu’il nous faut bien, de gré ou non, être éternels.[10]
Il y a bien sûr de nombreux archétypes qui trouvent à se manifester : la mère, le père, la musique, Dieu, la plage, l’arbre, les nombres, le cosmos, l’amour, le silence, le serpent, l’enfant, l’air, le feu, l’eau, la terre... Ils font tous partie de l’humaine production de figures particulières d’une Essence venant de l’invisible. Marie-Louise von Franz cité un rêve éloquent à cet égard : « Je rêvai de l'arrivée d'une grande procession de paysans endimanchés, en costume médiévaux, une procession de fantômes qui me rendait visite ... Je vis que cette procession était aussi celle d'un mariage, celui d'un couple de jeunes paysans et je me dis qu'il me fallait faire quelque chose : je me précipitai à la cave pour y chercher du vin, et m’éveillai ».[11]
Certes une expérience de l’archétype ne peut appartenir à un savoir acquis et doit entrer dans la contexture de l’âme connaissante ».[12] Il faudra donc prendre garde à ne pas être aspiré par l’archétype car possédé par lui, on deviendrait au sens réel « inconscient ». Cette profondeur dans l’âme doit être tenue par un moi solide. « Si un archétype n’est pas compris, assimilé, réalisé de façon consciente, il n’y a pas la moindre assurance qu’il se manifestera sous son aspect positif »[13] ... Politiquement avéré en 2026 ...
Reprenant le livre qui fait l’objet de cet article, on y prend conscience que les peuples ont forgé de longues énumérations générationnelles qui petit à petit aboutissent à l’être humain. On est passé de l’unité fondatrice à la multiplicité sans que rien psychologiquement ne rompe cette tension entre l’origine et le « maintenant ».
Rien n’est perdu de ce passé
C’est ainsi que nous portons ce monde en nous qui se concrétise éventuellement en complexes autonomes, c'est-à-dire de contenus émotionnels dérangeants. Par l’imagination active, les associations, l’écriture automatique, et surtout l’amplification des rêves, on peut aboutir à « un accord et une harmonie avec la structure inconsciente totale dont on a hérité ».[14] C’est qu’en effet nous sommes porteurs d’une tradition qui nous a précédée, mais qui n’est pas due au moi, « mais plutôt un savoir inconscient existant en soi que je préfère appeler ‘savoir absolu ».[15] Marie-Louise von Franz le confirme : « La connaissance des origines universelles créée le pont entre le monde perdu et abandonné du passé et le monde encore très largement inconcevable du futur ».[16]
C’est ainsi que pour ma part j’ai soudain pu comprendre les 6 directions de la croix chrétienne. Les 2 directions de la barre horizontale sont soleil et lune ou toute dualité terrestre, les 2 directions verticales sont le « comme en haut/ comme en bas » de la table d’Emeraude, et au centre de la croix, devant et derrière ce centre, sont le futur et le passé : c’est bien l’inconscient collectif qui est derrière notre croix (derrière moi) et sa mise en action qui est devant moi dans mon travail intérieur. Et c’est émouvant quand je le constate dans les rêves de tout un chacun. C’est tout cela que les rêves cueillent et apportent à notre âme pour une totalité. Au long du livre, Marie-Louise von Franz dénonce non sans humour la défense du moi par rapport à ces complexes venant « de nulle part » en citant les rêveurs qui disent égotiquement que c’est leur ombre de ceci, leur complexe de cela, en intellectualisant plutôt que de rentrer dans l’émotion. Les politiciens actuels de tous les pays sont constellés par ce moi en défense.
Pour nous, notre travail est de refaire en nous-mêmes ce processus de création, ce processus de La Création. C’est pourquoi l’homme dans le Livre de la Genèse est né le denier jour afin qu’il prenne conscience humblement de tout ce qui le précède dans l’ordonnancement du monde.
Gaël de Kerret
gkerret@sfr.fr
[1] Marie-Louise von Franz, Les mythes de création, édit. La fontaine de Pierre 2025 p.326
[2] Locution très importante que nous retrouverons à toute époque.
[3] Histoire de la pensée d’Homère à Jeanne d’Arc, édit Pluriel 2009 p.34
[4] Idem p. 349
[5] Marie-Louise von Franz, Nombre et temps, édit la Fontaine de Pierre 1998 p.206
[6] Poïmandres, édit. Les belles lettres 1983 p.8 : « Tu as vu la forme archétype, le préprincipe antérieur au commencement sans fin ». Voir aussi CG Jung, les racines de la conscience, édit. Albin Michel p.538
[7] Carl Gustav Jung, L’homme à la découverte de son âme édit. Albin Michel 1987 p.322
[8] Steve Melanson Jung et la mystique édit. Sully 2011 p.107
[9] Marie-Louise Von Franz Les rêves et la mort, édit. la Fontaine de pierre 2011 p.204
[10] L’errant chérubinique, édit. Arfuyen 1993 p.195
[11] Marie-Louise von Franz, Les Mythes de création, édit. La Fontaine de Pierre 2025 p.352
[12] Jean Trouillard L’Un et l’âme selon Proclos, édit. Les Belles Lettres 1972 p.14
[13] Barbara Hannah Jung, sa vie, son œuvre, édit. La Fontaine de pierre 2005 p260
[14] Marie-Louise von Franz, Les mythes de création, édit. La Fontaine de Pierre 2025 p 340
[15] Idem (citant Jung) p.357
[16] Idem p.341