La Princesse russe

 

    J’eus un rêve : « La Princesse russe m’attend chez elle et j’avais à la main un bouquet…de crayons et de stylos !

    De quoi s’agit-il ?    

   

     Rosalie, la princesse russe, c’est le titre de la biographie qu’avait offerte ma grand-mère paternelle à sa bru, ma mère, le premier janvier 1961.

    Ma grand-mère de Basse-Bretagne, Breizh Izel, n’avait pourtant aucune ascendance ni aucun lien avec la Russie…Son arbre généalogique ne contient que des noms bien bretons, sans quartiers de noblesse !

    « Nanie », c’est comme ça que mon frère et moi nous l’appelions, a passé sa vie entière à soigner ses parents, père, mère, frère, sœur, atteints de la tuberculose en ce début du XXème siècle et morts rapidement l’un après l’autre. Elle a fini, quand même, par tomber malade et alors a commencé pour elle une vie de soins en dispensaires, sanatorium…Jusqu’au Pays-Basque !

    Analyses, crachats, certificats et rechutes, rémissions sans guérison véritable pendant de longues années… Elle a cependant fini par guérir au bout du compte ! Mais, reléguée solitaire dans une cabane de jardin, comme une pestiférée…

    Encore jeune femme, sonnée mais solide après toutes ces morts prématurées, elle avait fini par être recueillie par une de ses sœurs et son beau-frère … qui finit lui aussi par contracter la maladie … et lui faire un enfant …  Ce fut mon père !

    Alors voyage incognito à Paris, chez les sœurs, comme il se doit, pour accoucher et confier le bébé clandestin aux bons soins de l’Assistance Publique … qui porte si bien son nom.

    Cette naissance et cet enfant cachés constitueront le « secret de famille » lové sur la banche paternelle de notre génogramme, comme on dit maintenant.

    Nanie gardera son secret jusqu’à la tombe où elle repose aujourd’hui, aux côtés de sa sœur et de ce beau-frère indélicat, père de son unique enfant !

    Alors comment expliquer à sa jeune bru, ma mère, l’origine paternelle de son mari tout juste revenu de la guerre d’Algérie ?

    À Nanie, recluse en son abri de jardin, nous posions mon frère et moi peu ou pas de questions sur ce grand-père fantôme et, bien sûr, le sujet était savamment éludé par les adultes et tapi bien au chaud en elle.

    Elle évoquait, si mon frère plus curieux insistait un peu, une rencontre au Pays-Basque … où mon père avait fini lui aussi en préventorium à l’âge de quinze ans !

    De silences en souvenirs plus ou moins flous, notre Nanie finit par se créer une vie imaginaire, comme pour donner le change, créer un écran de fumée sur toutes ces histoires impossibles à confier en ces terres si chrétiennes…

    Elle remit à ma mère, pour solde de tout compte, la biographie, l’histoire véridique de Rosalie Léon, la « princesse russe » donc, domestique, fille d’auberge, bonne bretonne rencontrée puis épousée par le Prince Pierre de Wittgenstein, aide de camp de Sa Majesté le Tzar Alexandre III !

    Une « bonne » bretonne et un prince russe ! Comme dans une nouvelle de Maupassant, dirait-on ? De quoi créer en tout cas un doute précieux, une ascendance imaginaire, réparer ou compenser une vraie vie de misère…Et faire cogiter et surtout rêver son petit-fils, moi, quelques années plus tard !

    Alors voilà !  Je me suis mis à apprendre le russe par mes propres moyens, sans savoir à l’époque trop pourquoi et, à l’âge de quinze ans, je tombai amoureux, parmi toutes les jeunes filles de mon collège, d’une jeune blonde aux yeux vifs et aux pommettes hautes…Qui finit par m’apprendre qu’elle se nomme Sophie. Elle est d’origine russe, comme son nom de famille le signale bien !

    D’un an plus jeune que moi, ma première « princesse russe » a l’avantage d’habiter mon quartier.

    Deux ans plus tard, je retombe amoureux, parmi toutes les jeunes filles de mon lycée, d’une jeune brune, aussi brune que la première était blonde, et qui, à ma grande surprise, m’apprend qu’elle se nomme Sophie et … qu’elle est d’origine russe comme son nom le signale parfaitement !

    Synchronicité plus forte encore, ma deuxième « princesse russe » d’un an plus âgée que moi habite ma rue ! Et je peux même apercevoir sa jolie maison depuis la fenêtre de ma chambre !

    Puis grâce à elle, il m’arriva de rencontrer un vieil écrivain russe, dissident célèbre, réfugié dans notre commune. Du goulag soviétique, il n’avait cessé de faire parvenir à l’Ouest ses textes poétiques et savants. Une fois en France, sa femme et lui avaient installé une imprimerie dans leur cave et leur fils même deviendra écrivain !

    Bref, une initiation pour moi à la culture russe et à l’écriture, urgente comme une nécessité vitale !

    La même année, sans trop savoir pourquoi eux aussi, mes parents, soucieux de « former la jeunesse », me proposent d’effectuer un séjour en … Union Soviétique !

    Je finis donc par atterrir à Moscou, que je visite, puis à Leningrad, un beau jour très froid de Pâques 1977…C’est le dégel sur la Neva et je découvre la sonate numéro 9 d’Alexandre Scriabine qui marquera de son atmosphère mystérieuse ces années un peu particulières…

* * *

    Quarante-cinq ans plus tard, je peux dire que la maison de ma « Princesse russe » et celle du vieil écrivain dissident ont régulièrement hanté mes rêves. Tous ces songes m’ont parfaitement guidé, année après année, vers le pays de l’âme…russe ! Vers la nécessité d’écrire comme le suggère le rêve cité plus haut, et de mettre noir sur blanc cet itinéraire aventureux.

    À cette époque, ce qui était russe était de l’autre côté du « rideau de fer », oniriquement, du côté de l’inconnu donc de ce que Carl Gustav Jung nomme l’Inconscient. Rendre conscient l’inconscient impliquait de me mettre au travail pour réunir ce qui était séparé, autrement dit réaliser une individuation. Il me fallait passer le « rideau de fer » sinon, la « guerre froide » aurait continué encore aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai décidé de me faire accompagner dans la lecture de mes rêves de la nuit, ces rêves qui savent beaucoup plus de choses que moi-même.

    Pourquoi le rêve me dit-il d’écrire avec sans doute dessins et mots ? On peut dire peut-être que la vie rêvée ou non vécue des parents, des ancêtres, oriente silencieusement le destin des enfants… on est obligé de traverser tout cela, ne serait-ce que pour s’en séparer. Pour le fameux « Deviens qui tu es ».

    « J’avais à la main … » dit aussi le rêve. Serait-ce qu’il me demandait une action et non une passivité devant la scène rêvée, une « prise en main » de mon destin pour une transformation de moi-même ?

    C’est « un bouquet de crayons et stylos » : serait-ce que l’écriture est promesse d’élargissement, se transformant en bouquet de fleurs ?


 

                                                                                   X., rêveur