Du belvédère de mes 74 ans

 

Nous sommes en juillet 2022. Dans quelques mois j'aurai 75 ans. Je me remémore mon parcours de vie qui m'a conduit à choisir en 2000, après plus de 30 ans d’investigations chroniques dans ces domaines, de me consacrer essentiellement à la peinture et à l’écriture, à la suite d’un drame familial éprouvant. S’est posée alors à moi cette question : Qu’est-ce qui te fait vibrer ? qu’est-ce qui semble conduire à ta réalisation ? Quel est le plus essentiel pour toi ? La réponse fut immédiate.

Depuis cette décision, 22 ans ont passé. Mon œuvre s’est étoffée. Des dizaines de toiles pour la peinture. Trois œuvres lyriques : Un livret d’Opéra : Lyria (https://youtu.be/ppJDifFGIq), un poème pour chœur et baryton solo : L’Appel de Jean (https://youtu.be/hDArAxmA9Ug), un poème pour soprano : Ô Nuit (en cours d’enregistrement), trois recueils de poésies : Les Années Lumières paru en 1992, La Lumière du Sage paru en 2000, Angélies qui paraîtra fin 2022. Plusieurs articles pour des revues philosophiques symboliques, spirituelles dont un en cours qui m’a été demandé, sur la Perte du Sacré

Plus je poursuis mon œuvre artistique, plus elle se nourrit de spirituel et de sacré.

Une de mes dernières toiles, inspirée d’un de mes poèmes, se nomme l’Ange cathédral. Ce poème commence ainsi :

Je suis l’ange enfanté

D’une nuit cathédrale

Vêtu du manteau blanc

De votre cécité

Je porte le message

D’un couple au sang royal

Aux yeux d’or et de glace

Au regard orienté.

 

Dans un autre de mes poèmes, Les Sagesses Divines, la dernière strophe exprime ainsi cet appel vers le célestiel :

Sans cesse à remonter

Le cours de nos errances

Nous oublions souvent

De libérer nos yeux

En portant nos regards

Sous le voile des cieux

Vers l’ultime absolu

Des sagesses divines

 

Comment suis-je arrivé à cet état actuel qu’un de mes tableaux pour une de mes amies, intitulé, La Sérénité, m’a amené à qualifier ainsi : Accepter l’infini en soi. État qui porte à une forme d’apaisement intérieur, de dépassement des contraintes rationnelles par un « tout autre » où le subtil prend le pas sur l’épais ?

Il est intéressant de constater qu’un de mes premiers tableaux emblématiques en noir et blanc, en 1968, avait déjà pour thème Le Calvaire du Christ sur le mont Golgotha avec les deux larrons à ses côtés. Quelques années plus tard suivait une Arche de Noé spatiale dont deux planètes en perspective faisaient office d’Arche.

Ce calvaire, j’en avais connu les prémices à l’âge de 6 ans :

Ça commence comme un rêve d’enfant

On croit que c’est dimanche

Et que c’est le printemps…

…dit une chanson de Julien Clerc.

 

Je me souviens. J’étais dans le jardin de notre maison avec mon petit frère. Il faisait un temps printanier. Puis soudain, sortant de notre maison, une religieuse en robe noire, guimpe et bandeau blanc enserrant son visage et les couvrant d’un voile noir, traverse le jardin portant dans ses mains une sorte de boule de drap blanc, tâché de sang, qu’elle s’empresse d’enterrer au fond de ce même jardin, au plus loin de notre vue.

50 ans plus tard, quelques heures avant sa mort, ma mère nous apprendra qu’il s’agissait d’un petit frère, mort-né, au prénom inconnu.

 

Je me souviens. Deux ans après l’épisode du jardin, ma mère, lors d’une crise d’hystérie dont elle souffrait chroniquement, alors que mes deux frères et moi-même pleurions accrochés à sa robe, me repoussa parterre et me gratifia d’un coup de pied au ventre.

Ma vie venait de s’ancrer définitivement par un sortilège doloris.

Il subsistera de ce coup du sort, un poème. En voici deux extraits :

 

L’Amère

 

Je ne suis qu’un enfant sans âge et sans rivage

Perdu dans l’océan d’un ventre déchiré

En dérive éternelle en éternel voyage

À la recherche infirme au regard aveuglé.

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Je n’ai gardé de toi qu’un souvenir étrange

Un malaise entre nous long à se dissiper

Une tache de sang sur la blancheur des langes

L’étouffement premier d’un être indésiré.

 

Longtemps mes rêves ont été hantés par les reliquats mortifères de ce coup de grâce. Certaines nuits, portés par les eaux du fleuve onirique, encré d’un noir dessein, nombre de fœtus cendrés flottaient à la dérive. Rêveur cauchemardé, tétanisé au-dessus d’une arche pontifex, je me pressais le ventre des deux mains, de peur que l’embryon de ce que je considérais comme mon être en devenir, soudain expulsé, disparaisse dans les flots amniotiques délités.  

 

Je me souviens j’avais 12 ans. Mes parents, catholiques pratiquants, m’invitaient à me confesser régulièrement. Un mercredi d’été vers 15h, je me retrouvai dans le confessionnal, à la droite du chanoine confesseur. Alors que je venais de finir d’égrener mes péchés véniels, une remarque pétrifiante me fut assénée par le chanoine : « Tu as oublié un péché mortel ». Le ciel me tomba sur la tête, si je puis dire. Mais ce fut pire quand il me signifia l’objet du délit. Á cette époque mon père construisait notre future maison. Le gros œuvre du rez-de-chaussée surélevé était terminé, mais les fenêtres n’étaient pas posées, de sorte que de la rue on pouvait voir ce qui se passait à l’intérieur. « Je t’ai vu embrasser une fille, me dit-il ? » Je restai quelques minutes sans voix et lui rétorquai : « mais c’est la plus belle chose qui me soit arrivée ! » puis je quittai définitivement cette église et la pratique du culte tout en restant catholique. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire quelque peu… romanesque.

Un an plus tard, ce chanoine que je me refusais de voir, transmit un livre, pour moi, à ma mère. Pendant des années j’ai oublié ce livre mais jamais son titre. Il y a trois ans m’a été demandé dans un cadre associatif de parler de mon parcours, depuis quarante ans, dans cette association. Alors que j’avais du mal à conclure sa rédaction, je me suis souvenu de ce livre dont je doutais à ce moment-là qu’il existât. J’allai sur internet et je le vis apparaître tel qu’il m’avait été offert dans sa version originale de 1888 par le chanoine. Ce livre est titré : Le Franc-maçon de la Vierge, sachant, je peux le dire maintenant que je suis dans cette Association depuis 40 ans et que ce fait a changé ma vie.

 

Je me souviens. J’avais 22 ans. Mon père bien-aimé venait de faire une thrombose vasculaire au cervelet. Une opération de la dernière chance était tentée. Je me trouvais à Paris quand mon frère m’appela pour me dire que Papa était à l’agonie dans un hôpital de Dole dans le Jura. Je roulai comme un fou durant 450 km et quand j’arrivai la chambre, 5 minutes auparavant, mon père venait de perdre la voix définitivement. Je suis sorti. Je me suis enfermé dans recoin de l’hôpital et j’ai écrit ce poème dont voici quelques extraits :

 

Pour l’éternité

 

Ô ma chair

Ô mon sang

Ô ma blessure ardente

Mon feu de dernier cri

Mon printemps

Mes saisons

Mon sourire à jamais

Ma force d’espérance

Mes angoisses de nuit

Mes rêves

Mes frissons.

 

Ma première amitié

Ma seconde jeunesse

Mon cœur à te parler

Ma voix pour te le dire

Mon saint sans paradis

Mon Jésus sans promesse

Mon tout

Ma déchirure

Mon père

Ma raison…

Il est temps désormais de t’aimer pour l’éternité.

Extrait du recueil Les Années Lumières

Collection Poètes du Temps Présent.

 Ed : La Pensée Universelle

 

Suite à l'incinération de mon père en 1980, j'ai placé ce poème dans le Columbarium du cimetière de mon village de naissance à côté de l'urne de ce dernier. Vingt ans plus tard, l'urne de ma mère était ajoutée. Le poème se retrouva ainsi entre les deux urnes.

Mon père était un saint silencieux. Il allait à messe chaque matin à 5h avant de travailler en tant qu’artisan. Il nous a appris le savoir vivre et le savoir être.

 

Je me souviens. J’avais 34 ans. Le 10 décembre naissait le premier de mes deux fils, Vincent, au moment même où, après une douzaine d’années de peinture en noir et blanc, je décidai de passer à la couleur. Passer du noir à la couleur revient à passer d’une vision manichéenne des choses, au tout noir ou tout blanc à la notion de nuance. J’ai mis 5 ans à définir mon style, affiner les compositions, faire en sorte qu’il n’y ait plus un seul espace non peint.

 

Je me souviens. J’avais 52 ans. C’était le 18 juin 2002. J’étais séparé de la mère de mon second fils depuis trois ans. L’homme avec qui elle vivait ainsi qu’avec mon fils, vient de l’assassiner après trois ans d’enfer indicible. Je récupère mon fils le jour avant, qui vit depuis avec moi et dont je bénis le ciel chaque jour de m’avoir donné un tel fils. 

 

Ces souvenirs tragiques indélébiles mais également les chances de ma vie, la naissance de mes enfants, les femmes de ma vie, mon entrée en Franc-maçonnerie, mes amis, mes créations dont la dernière en date, sortie l’année dernière notre livre : Voyage en Avant-gardie co-écrit avec mon ami Lakonik, les nombreuses rencontres qui ne cessent de se multiplier avec des personnes de tous horizons, tout cela dessine un parcours, forge un destin, grave une histoire, mon histoire.

 

J’ai pardonné le coup de grâce par un livre que je n’ai jamais publié, intitulé : L’enfant des solitudes. L’écriture libère. Elle met à mort l’événement qui se marbre dans l’infini. Le mot écrit met fin à sa propre histoire mais laisse ouvertes les interprétations.

La Solitude ! voilà sans doute l’univers que je n’ai jamais résolu, mais que l’art de peindre et d’écrire m’a permis de domestiquer.

Ce coup de grâce maternel contrairement à sa signification première, de mettre fin aux souffrances d’une victime, d’achever de causer sa perte, m’a établi de dépassement en dépassement, d’effacement en effacement, dans un état de grâce dans ce « tout autre », en proximité du belvédère de l’ultime, où les peurs sont effacées, la finitude intégrée, où l’écriture devient fontaine mercurielle, la peinture queue du paon alchimique, quand la conjonction des opposés se profile, quand chaque instant est à saisir dans sa plénitude éphémère.

Nous ne disparaissons pas, nous nous effaçons lentement. La craie de notre pureté originelle de la source vive, s’efface dans l’infini du tableau noir.

Ce dernier poème de mon prochain recueil, à la craie blanche sur le tableau noir.

 

Gérard Lujan

lujan.gerard@gmail.com

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