Les rêves et la vie, mes rêves et ma vie.


Aussi loin que mes souvenirs remontent, les rêves m’ont toujours intéressée, voire interpellée. Dans le petit village où je suis née, situé derrière les montagnes, dans la vallée du fleuve d’or, les gens racontaient souvent des rêves, qu’ils considéraient prémonitoires, et concluaient par ce type de phrase : « Oui, c’est bon signe… » ou « C’est mauvais signe… ». Ensuite, ils parlaient de leur réalisation ou non-réalisation. Ces moments étaient empreints de mystère, de crainte numineuse. Je fus particulièrement marquée par ce rêve qui m’arrivait régulièrement et qui semble si « simple » : j’observais des flaques d’eau boueuse dans les cours des maisons. Cette noirceur m’impressionnait beaucoup, me laissait songeuse, imprégnée de cette peur diffuse, intériorisée, respectueuse du mystère.

Je me souviens de ce rêve, alors que j’étais petite fille : je voyais une sorte de grand char royal, conduit par le premier roi du Portugal et ses chevaliers, surgissant dans le village. Une voix proclamait : « La guerre arrive ! » Les couleurs du char étaient très vives, le vert, le rouge et le jaune dominaient. Le faiseur de rêves avait utilisé l’image de la couverture de l’un de mes manuels scolaires, pour m’adresser ce message. Cette image s’était en quelque sorte animée, chargée de sens. Cela amena beaucoup de réflexion et maintes questions dans ma petite tête d’enfant.

Dans mon manuel de philosophie de terminale, se trouvaient des textes de Freud et un peu moins de Jung. Le professeur nous a parlé du premier, nous en avons lu quelques passages, mais pas un mot sur Jung, dont nous n’avons rien lu. Plus tard, pendant mes études à l’université, je vois encore un petit professeur soporifique, parlant longuement de Freud et dire à propos de Jung, uniquement ceci : « Il est devenu complètement fou, surtout vers la fin de sa vie. » Je commençais sérieusement à me questionner : mais qui est donc ce Jung, pourquoi suscite-t-il de telles réactions ?

Un jour, après une première phase fort laborieuse, de travail sur soi, avec mon thérapeute, celui-ci m’a parlé de deux livres : Les Rêves et la vie d’Etienne Perrot et Ma Vie de Carl Gustav Jung. Je m’exclamai : « Oui !! Je savais qu’un jour tu me donnerais de la lecture ! J’attendais ce moment, car, jusque-là, mes lectures me laissaient terriblement sur ma faim.

Ainsi commença ma passion pour les ouvrages de Jung, ses collaboratrices, continuateurs, continuatrices. Mon thérapeute et moi avions déjà évoqué mes rêves.

Au cours de cette période, je reçus les rêves suivants : je me trouve dans la maison d’une médecin, la Docteure Daniela Jaffé (sic). Je tiens une ordonnance à la main, mais celle-ci ne comporte aucun mot, uniquement des dessins, des petites formes blanches et des montagnes, des arbres. Je me suis réveillée et ensuite, m’étant rendormie, m’arriva ce rêve : je vis un plateau, contenant un poulet rôti très appétissant et un livre. À côté se trouvait Jung. Je prends un morceau de blanc de poulet, le mange, c’est délicieux. Jung me dit, d’un air et sur un ton gentiment moqueurs : « Vous êtes une élève très sage. » Je me sens intimidée, confuse et je murmure, dubitative : Oh !... Il répète : « Si, si, vous êtes une élève très sage », même ton et sourire taquins. Je le regarde, profondément émue, mais sereine et lui dis : « Je vous aime beaucoup ». Cette rencontre, cette déclaration sont gravées dans l’éternité de ma pierre.

Un autre rêve m’impressionna beaucoup également : je voyais une voie de chemin de fer et, au bout, une église. Après l’avoir écouté, mon thérapeute murmura : « Tu es dans la voie ! » Je demeurai silencieuse, loin de tout comprendre, mais je savais que la voie de la compréhension des rêves pourrait me conduire vers mon église intérieure, et qu’elle seule pourrait me permettre de vivre. Ce type de rêve s’avère récurrent : je cherche mon chemin, un lieu, une direction et il est dit que si je marche le long de la voie de chemin de fer, je ne me perdrai pas, et je trouverai, j’arriverai à « destination ».

Oui, rêver, noter mes rêves, travailler dessus avec l’interprète… mais en parler ? En ai-je les capacités ? Et, en réfléchissant à ces questions, m’est venue l’image du perroquet, ce qui m’a bien fait rire. Bref, je n’ai rien inventé, je ne vais pas me ridiculiser, en faisant le perroquet ! Point final.

Un peu plus tard, « au hasard », j’eus envie de me replonger dans le livre de Marie-Louise von Franz, La Voie de l’individuation dans les contes de fées[1] et je tombe sur le conte « Le perroquet blanc », présenté ici comme un messager de l’enseignement divin. Donc, il n’est pas question de capacités, je ne prétends surtout pas écrire une dissertation, un essai, mais je peux simplement parler de mon vécu, de ce que je sens et de ce que le thème proposé m’inspire. Comment mes lectures m’ont nourrie, ce qu’elles m’ont enseigné. Et ma Sainte Aise s’élabore laborieusement. Ces connaissances, chemin faisant, sont intériorisées, incorporées. Et, dans ce processus, j’eus et j’ai l’immense chance, privilège et bonheur, d’être accompagnée par mon thérapeute et ensuite par des interprètes de rêves. Quand mon thérapeute m’avait parlé de Jung, c’est comme si la flèche avait atteint sa cible. Cet enseignement, je l’ai reçu, le reçois avec amour, et mes rêves, la source, en sont le centre, me guidant, confirmant, rectifiant, me bousculant, me retournant dans tous les sens… Et souvent, tel Job, je mets ma main sur ma bouche et me rappelle cette phrase répétée par mon thérapeute : « Ce n’est pas toi qui vas à l’enseignement, c’est l’enseignement qui vient à toi. » Et j’ajoute : Deo concedente. Et je me tais et ne « fais rien » (rudement difficile, ma foi…).

Je suis à l’écoute du perroquet blanc en moi. Alors laissons parler ce volatile fixé qui m’accompagne avec amour et humour.

Dans La Voie des rêves de Marie-Louise von Franz, Fraser Boa compare Jung à Christophe Colomb : Jung a sillonné le vaste monde de l’inconscient et en a ramené des cartes de la psyché humaine[2]. J’adore également cette légende, racontée par le même Fraser Boa : les dieux cherchaient un endroit pour y déposer les réponses à la vie que les hommes devraient rechercher. Ils ont éliminé le sommet d’une montagne, le centre de la terre et le fond de la mer, considérant que les humains les trouveraient trop vite et trop facilement. Et finalement, un dieu eut la brillante idée, approuvée : « Nous pourrions mettre les réponses aux interrogations de la vie à l’intérieur même des hommes. Ils ne les rechercheront jamais à cet endroit. »[3]

Oui, le chemin vers le monde intérieur de l’être humain, vers soi-même, vers le Soi, se révèle des plus périlleux, voire traumatisants. Voici les mots de Jung, dans L’Analyse des visions[4] : « Le chemin vers soi-même est le plus long et le plus escarpé des chemins, et chacun est prêt à payer n’importe quel prix, jusqu’à toute sa fortune, pour l’éviter. » Le bonheur étant, bien sûr, quand nous recevons la grâce, le don, d’avoir la possibilité d’œuvrer pour le rechercher, l’arpenter, cahin-caha, un pas à droite, un pas à gauche. Mais Dieu veut le chemin du milieu, qui ne constitue, en fait, que le début du long voyage. Chacun-e doit accomplir son parcours en soi-même, celui de la vie. « Cette vie est le chemin, le chemin que l’on cherche depuis si longtemps et qui mène à l’inconcevable que nous qualifions de divin. »[5]

L’inconscient se moque de l’esthétique. Un rêve n’est pas une œuvre d’art, il s’agit d’une création de la nature, issue directement de la matrice, de l’âme inconsciente. Nous ne faisons pas nos rêves, ils viennent à nous, Deo concedente. Ils nous apportent les messages des profondeurs, formant l’enseignement continuel de l’inconscient, grâce au dialogue, à la dialectique, entre l’inconscient et le conscient. Cette communication est de la plus haute importance, primordiale et nécessaire, la seule qui rend possible l’entrée dans le processus d’individuation. Dans ce travail, ce contact avec l’inconnu, l’invisible du monde de l’inconscient, le moi se doit d’être solide, il doit tenir bon. Nous sommes prévenus : « Notre psychologie est une science à laquelle on peut tout au plus reprocher d’avoir inventé la dynamite avec laquelle travaille lui aussi le terroriste. »[6]. Dans Ma Vie, Jung nous parle de cette petite flamme sur laquelle il devait veiller, il ne fallait surtout pas qu’elle s’éteigne. Dans son rêve, Jung, à cette époque jeune homme étudiant, est suivi par une gigantesque forme noire, lors d’une violente tempête, en pleine nuit. Il raconte : « Je tenais et protégeais de mes mains une petite lumière qui menaçait à tout moment de s’éteindre. Or il fallait à tout prix que je maintienne cette petite flamme : tout en dépendait. »[7] Nous avons besoin de la lumière de la conscience, tels les premiers humains veillant sur le feu, gardiens de lumière. Mais cette lumière provient de l’inconscient et exige un très long et éprouvant parcours.

Jung comprend alors que c’est son ombre même qui est projetée par la petite lumière qu’il portait devant lui et que cette conjonction est source de connaissance : « Je savais aussi que cette petite flamme, c'était ma conscience : c’était la seule lumière que je possédais. Ma connaissance propre était l’unique et le plus grand trésor que je possède. Il était certes infiniment petit et infiniment fragile comparé aux puissances de l’ombre, mais c’était tout de même une lumière, ma seule lumière. » Il se pose des questions sur l’origine des rêves et conclut à l’existence d’une intelligence supérieure, régnant dans le monde intérieur humain et se manifestant dans les songes : « […] car jamais l’idée géniale ne me serait venue à l’esprit que l’univers lumineux intérieur, à la lumière éclatante de la conscience, n’apparaît plus que comme une ombre gigantesque. »

Jung insiste sur la nécessité de « tenir bon », face à l’esprit des profondeurs, il l’a particulièrement éprouvée lors de sa confrontation majeure avec l’inconscient : « "Tenir le coup" dans cette épreuve fut une question de force brutale. Plus d’un y a succombé. Nietzsche, Hölderlin et bien d’autres. »[8]

Gérard de Nerval me fait beaucoup de peine car il fut assailli, englouti par les contenus de l’inconscient, il n’a pas eu la force de résister à ses assauts. Il était certainement possédé par ce pouvoir qu’il attribuait à la littérature, s’identifiant à celle-ci, vécue comme un idéal, un absolu. Il n’a pas pu travailler sur l’ombre, la persona et l’ego prenant toute la place. Il voulait être un grand écrivain, un grand poète, reconnu par ses pairs et le public.[9] Il ne possédait pas de socle dans sa vie, n’avait rien construit, pas de couple, pas d’enfants et n’a pas eu la possibilité de les rencontrer, ils n’ont pas été créés dans son monde intérieur, en soi. Il parle du rêve comme d’une « seconde vie », exprimant ainsi cette cassure entre son âme et sa vie. La jonction entre son monde extérieur et son monde intérieur n’a pas eu lieu. Il portait en lui l’absence d’amour, l’absence de la mère. Sa conception, son image de la femme s’avèrent trop unilatérales, un idéal littéraire. Et son attitude dans la vie se révèle scindée, voire pervertie. Pour lui existaient la mère, la déesse, la sainte, la fée, d’une part, et d’autre part la femme érotique, jugée « facile », la putain. Il n’a pas connu l’amour, on ne le lui a pas transmis, pas appris… Il devint donc incapable d’aimer, de vivre dans la recherche de la totalité et de rencontrer son anima, de faire la paix. Les paroles de Jung à ce propos me semblent particulièrement percutantes : « Le problème de l’amour constitue une des grandes souffrances de l’humanité et personne ne doit avoir honte de lui payer son tribut »[10]. J’aime beaucoup également le distique d’Angelus Silesius : « L’Amour est difficile, car aimer ne suffit. Il nous faut, comme Dieu, nous-mêmes être l’Amour. »[11]. Mais c’est la culpabilité, la sentimentalité qui envahissent Gérard de Nerval et le condamnent à la brutalité, qu’il a retournée contre lui-même, en se suicidant (il n’a pas commis de féminicide…) Voici ce qu’en dit Jung, dans ses Conférences sur Aurélia : « Si quelqu’un ne peut pas briser son moi, c’est lui-même qui vole en éclats, au niveau soit psychique, soit moral. S’il a ça en lui. Il y a en effet des individus qui n’ont pas de dynamite, qui n’ont que du jus de carotte dans les veines. »[12]

Le poème de Nerval « El Desdichado » exprime son immense souffrance. Il y évoque « le Soleil noir de la Mélancolie », en se présentant comme « le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé ».[13] Il nous parle de son passage dans « le château du diable » et « Cela commence par le désespoir et cela finit par la résignation. »[14]

Dans son ouvrage L’Analyse des visions, nous apprenons que Jung a conseillé à Christiana Morgan d’écrire et de dessiner ses rêves et visions et de créer ainsi un beau livre. Le but n’étant pas de réaliser une forme artistique, mais de fixer les contenus ayant émergé dans la conscience, afin de mieux les visualiser et les comprendre. Elle devait en prendre le plus grand soin, car il s’agissait des images de son âme, de sa réalité intérieure.

L’inconscient détient des solutions, le problème consistant à y accéder. C’est l’enjeu du voyage, du processus d’individuation, considéré par Jung comme la « solution définitive »[15]. Jung lui a fait fermement comprendre qu’il ne possédait pas de baguette magique, qu’il ne pouvait rien faire pour elle sans son total investissement. Tout dépend de l’inconscient, qui se révèle totalement autonome, soustrait à toute influence. L’être humain n’a aucun pouvoir sur les sources du rêve, pas la moindre possibilité de les découvrir. Donc il importe de demeurer attentif et d’accueillir humblement les messages, les dons de l’Esprit des profondeurs. C’est dans ce sens que le faiseur de rêves m’a adressé cette missive, il y a quelques années : Il faut aider les rêves. Je me suis réveillée et dressée dans mon lit, stupéfaite. Mais comment, puisque nous ne faisons pas nos rêves ?! Mais j’ai compris que je devais me montrer plus concentrée, noter tous mes rêves, sans exception, prendre très au sérieux la relation avec l’interprète, autrement la matrice des songes me laisserait tomber.

Le rêve permet l’accès au cœur même du sujet et de ses secrets, il exprime la vérité, la réalité intérieure et possède sa logique, son objectivité propres. Il nous provient depuis le clair-obscur de la nuit originelle, « C’est de ces profondeurs, où l’universel s’unifie, que jaillit le rêve, revêtirait-il même les apparences les plus puériles, les plus grotesques, les plus immorales ».[16]

S’occuper de ses rêves permet de réfléchir sur soi-même, pas sur le moi, mais sur le Soi, en se fondant sur le message de l’Âme. Le Soi est notre origine, notre souche, d’où naquit un jour le moi. Le Soi est également le but, Deo concedente. D’où la nécessité de la conscience : « Le développement de la conscience est le fardeau, la souffrance et la bénédiction de l’humanité. »[17] C’est ce qui nous permet d’accepter la vie, la vraie vie consistant à en être conscient. La recherche de sens, de totalité, s’avère fondamentale, elle constitue ce socle permettant de poursuivre son chemin, grâce à la connaissance apportée par les rêves : « La connaissance de soi ou – ce qui est identique – la poussée à l’individuation rassemble ce qui est dispersé et multiple, pour l’élever à la forme originelle de l’homme premier et unique ».[18] Et tout ce qui est précieux a un prix, exige de la patience, du temps et de l’argent, de l’énergie. Et ce bonheur est tel que l’on ne peut le payer que très cher, par la souffrance, la maladie, les épreuves de la vie. Dans de nombreux rêves, je me trouve dans des magasins, surtout d’alimentation bio, et je passe à la caisse !

Le rêve supporte mal les qualificatifs, « petit » rêve, « grand » rêve, « trop long, comme un roman fleuve ». On ne le critique pas, comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. On l’accueille, on essaye de le comprendre, on s’efforce d’accéder à son sens, avec l’aide précieuse de l’interprète. Comment ose-t-on porter un jugement sur un rêve ? Il s’agit de l’essence même du rêveur, de la rêveuse, qui a besoin de se sentir en confiance pour parler de sa vérité, de son âme. Jung disait : « Il n’y a pas de rêves bêtes, il y a seulement des gens bêtes qui ne les comprennent pas », nous rapporte Marie-Louise von Franz[19]. Les rêves exigent un respect total. Pour moi, tout rêve est important. Il me renseigne sur mon état, le déroulement de ma vie. À travers lui, mon Âme me parle de ma vérité, fût-elle des plus douloureuses et désagréables. Et cette vérité intérieure doit être intégrée, et pour cela, il importe de travailler sur les rêves et accepter, s’abandonner, « libre dans une nécessité toute pleine d’amour »[20]. Nécessité de nourrir son âme, pour accéder à la conscience, sinon des bêtes féroces s’emparent de nous. Le rêve porte une expression de l’entièreté, de ce Tout où les opposés évoluent. Il convient de se méfier de l’unilatéralité, fort dangereuse. Saisissante, la danse des contraires ! Une danse spatiale, pouvant se révéler très violente, terriblement douloureuse, magnifique. Danse céleste, terrestre, parfois comique, tragique, quelquefois macabre, voire infernale. Le plus merveilleux « slow » de ma vie, je l’ai dansé dans un rêve, avec un vieux sage que j’aime totalement. Ce fut un moment de pure éternité, un baume d’une infinie tendresse.

Seuls les symboles peuvent exprimer ce foisonnement des contraires. Le langage des rêves est forcément paradoxal et tient compte des deux mondes, extérieur et intérieur, le chemin de la vie étant celui de l’ambivalence où « La vérité suprême ne fait qu’un avec l’absurde. »[21]

J’aime la langue des oiseaux et la poésie qui me permettent de trouver les mots pour essayer d’exprimer ma quête d’entièreté. Ce rêve m’a particulièrement touchée : je me trouvais, en compagnie d’ami-e-s, dans un « village naturel », dont la construction se poursuivait. Soudain, nous nous sentîmes attiré-e-s par des bruits de la nature, la forêt, la rivière, des chants et des cris d’oiseaux. Nous sourîmes et je m’exclamai : c’est le langage des cygnes ! Comme Jung, je considère que « […] seul le paradoxe se montre capable d’embrasser, ne fût-ce qu’approximativement, la plénitude de la vie. Ce qui est sans équivoque et sans contradiction n’exprime forcément qu’un côté des choses, et, par conséquent, est inapte à exprimer l’insaisissable et l’indicible. »[22]

J’en ai fait et vécu des choses dans les rêves ! J’ai tué, été tuée, j’ai accouché, fait l’amour, la guerre, j’ai commis l’inceste… et tout cela à maintes reprises. J’ai rencontré l’enfant autiste et je l’ai soigné. L’adolescente meurtrie, égarée, est venue à moi et je l’ai accueillie, nous avons beaucoup pleuré, ri et chanté. Une fois, une figure d’animus a voulu me pénétrer de force, mais n’a pas réussi tout à fait. Ce fut un moment douloureux, je me sentis blessée, incomprise, un cas désespéré. Visiblement, je n’étais pas prête à recevoir ce « quelque chose ». Et la force se révélait inutile, voire contre-productive. La déception et le ressentiment guettaient. Mais… patience et longueur de temps… Quelques années plus tard, je vécus une relation intime, subtile et intense au cours de laquelle mon union fut réalisée avec cette même figure d’animus. Un pur bonheur, une transformation, sans doute une nouvelle étape ?

Dans mes rêves, j’ai traversé des montagnes enneigées, glaciales, et des vallées verdoyantes, resplendissant de magnifiques fleurs sauvages, ces étranges fleurs de l’Âme.

Je connus une collègue de travail que je trouvais rigide, moralisatrice, défendant des idées vraiment arriérées, étriquées, en particulier sur l’éducation des enfants et la condition des femmes, tenant des propos racistes, xénophobes. Et c’est cette femme qui m’a diagnostiquée « schizophrène », dans mon rêve ! J’avoue que cette nuit-là, le faiseur de rêves m’a vraiment vexée. Je lui ai demandé : « Mais pourquoi elle ?! » Il m’a envoyée balader. L’ombre peut vraiment se nicher partout, l’ombre personnelle, en l’occurrence. Une frontière, aussi épaisse qu’une lame de rasoir, sépare la folie morbide de la folie divine.

Les rêves contiennent donc des clefs, des outils, des solutions, il importe de les « voir », ce qui peut s’avérer, bien sûr, fort difficile et douloureux. Et les rêves les plus « dégoûtants » portent souvent les plus précieux trésors, sources de métamorphoses, nous permettant de cheminer vers une vie plénière, dans la voie de l’individuation. Etienne Perrot nous raconte cette histoire révélatrice, d’un homme tenté par la voie alchimique, la psychologie des profondeurs, mais il la fuyait car il se considérait un homme « normal » et il avait des rêves « dégueulasses ».[23]

Dans La Voie des rêves, Marie-Louise von Franz nous parle de ce rêve où il est question d’une pyramide d’excréments où se trouve la main de Dieu[24]. Cela me fait penser à la scène racontée par Jung dans Ma Vie, de l’énorme étron qui s’écrase sur la cathédrale. L’or dur des alchimistes. J’ai souvent reçu des rêves d’excréments et je me souviens, en particulier, de celui où un être humain se trouve immergé, verticalement, jusqu’au menton, dans un mélange de terre et d’excréments. Cela m’a marquée car aussitôt, dans un autre rêve, on m’offrit des bijoux, des petits bibelots et objets religieux en or ouvragé. Il s’agissait d’un trésor magnifique qu’il importait de bien ranger, pour le mettre à l’abri.

J’ai vraiment le sentiment que l’inconscient veut que les rêves soient compris. Pendant la période des confinements, j’ai passé deux ans sans interprète. Je continuais à écrire mes rêves, je méditais, mais l’interprétation, l’échange, le compagnonnage avec l’interprète me manquaient. J’avais les coordonnées d’un interprète, mais je n’arrivais pas à me décider à le contacter, une sorte de vilain blocage. Les rêves me pressaient cependant. Et un jour, en me réveillant, je fus happée par ce message écrit sur une pancarte, dans mon rêve : Rappel : Gaël de Kerret !! Cela devenait urgent ! Et je pris contact, convaincue, comme Jung, que « […] rien n’est plus émouvant que d’essayer de comprendre. On s’aperçoit alors que la vie est grande et belle, et que ce ne sont pas toujours le non-sens et la stupidité qui triomphent. »[25]

Il y a quelques années, juste avant d’être hospitalisée, en urgence, je reçus le rêve suivant : je me trouvais en montagne, en compagnie d’un ou d’une ami-e. Nous regardions, au sommet, sur un énorme rocher, un couple étrange et captivant, que nous voulions rejoindre, ou du moins approcher. Quelque chose émanait de l’homme, une sorte de cascade, de traîne, prolongeant sa longue barbe blanche et se répandant vers le bas. Pour moi, il s’agissait de Dieu. Il s’adressa à la femme et de son index, lui montra la terre, en bas, fermement, lui ordonnant de descendre. Une autorité absolue, qu’il était hors de question de contester.

Tout récemment, dans mon rêve, un chat tigré, dans les tons gris, noir, blanc cassé, vint vers moi et déposa un long baiser sur mon front. Intense ! Un baume magnifique, renforcé par l’échange avec l’interprète.

Pour terminer, écoutons encore notre maître, notre guide : « […] comment peut-on voir la lumière sans l’ombre, percevoir le silence sans le bruit, atteindre la sagesse sans la folie ? Devenir fou n’est pas un art. Mais de la folie extraire la sagesse, voilà sans doute le comble de l’art. La folie est la mère des sages, jamais l’intelligence. »[26] J’aime à répéter : Deo concedente.

Et laissons l’avant-dernier mot au Chat de Geluck : « L’homme descend du Songe. »[27]

Et la femme aussi, donc !

 

Esperance CARRILHO



[1] M.-L. von Franz, La Voie de l’individuation dans les contes de fées, La Fontaine de Pierre, 2000, p. 29.

[2] Voir M.-L. von Franz, La Voie des rêves, La Fontaine de Pierre, 2008, p. 37.

[3] Id., p. 271.

[4] C. G. Jung, L’Analyse des visions, La Compagnie du Livre Rouge/Imago, 2018, p. 90.

[5] Carl Gustav Jung, Le Livre Rouge, L’Iconoclaste/ La Compagnie du Livre Rouge, 2012, p. 150 (éd. texte seul).

[6] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, Le Livre de Poche, 1995, p. 211.

[7] Carl Gustav Jung, Ma Vie, Gallimard, 1973, p. 110 et sv.

[8] Id., p. 206.

[9] Ce qu’il est devenu après sa mort.

[10] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, trad. cit., p.121.

[11] Angelus Silesius, L’Errant chérubinique, Arfuyen, 1993, p. 31.

[12] C. G. Jung, Conférences sur Aurelia de Nerval, La Fontaine de Pierre, 2020, p. 171.

[13] Extrait de Les Chimères, La Pléiade, 1952, p. 291.

[14] Extrait des Petits châteaux de Bohême, La Pléiade, 1952, p. 96.

[15] Carl Gustav Jung, L’Âme et le Soi, Albin Michel, 1997, p. 67.

[16] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, trad. cit., 1995, p. 71.

[17] C. G. Jung parle, Buchet/Chastel, 1985, p. 195.

[18] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, trad. cit., p. 329.

[19] Marie-Louise von Franz, La Quête du sens, La Fontaine de Pierre, 2010, p. 27.

[20] Métaphore de Nietzsche.

[21] Voir Carl Gustav Jung, Le Livre Rouge, trad. cit., p. 188.

[22] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, trad. cit., p. 382-383.

[23] Etienne Perrot, Quand le rêve dessine un chemin, La Fontaine de Pierre, 2011, p. 30-31.

[24] Marie-Louise von Franz, La Voie des rêves, trad. cit., p. 272 et sv.

[25] C. G. Jung parle, trad. cit., p. 119.

[26] Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, trad. cit., p. 324.

[27] Philippe Geluck, Les mots du chat, Casterman, 2021.