Le fil rouge entre Maître Eckhart et Jung sur le rapport au "numen"


Pour entrer dans cette relation, il faut pour Maître Eckhart que l'homme vive dans le « détachement », ce que Jung appellera « retrait de la projection » s'en expliquant ainsi : « quand la théologie pense que chaque fois qu'elle dit Dieu, il s'agit bien de Dieu, elle divinise des anthropomorphismes, des structures psychiques et des mythes. Cela, je ne le fais pas, car je parle de l'image de Dieu et d'elle seule... Je vois certes beaucoup d'images de Dieu, mais je sais qu'aucune d'elles n'exprime ni ne saisit ce vis-à-vis incommensurable ».   

 

Ce lâcher-prise de Maître Eckhart dépasse largement le psychique même s’il faut en passer par là comme dirait Marie-Madeleine Davy. On ira même au seuil maximum de la Connaissance pour arriver à la docte ignorance de Nicolas de Cues pour se rendre compte que l’on n’y arrive pas. Humilité actuelle de la science quantique ! Pour connaître le Néant divin, il faut soi-même devenir néant, c’est-à-dire un fond sans fond, sans limites. À ce moment, on peut avoir l’émotion numineuse.  Bon j’arrête car je synthétise trop !

 

Une seule question me taraude : une question d’ambiguïté de communication.

 

1ère étape : doit-on dire que l’Inconscient EST Dieu (Gott) ? Que diront alors les religieux ?

 

2ème étape : doit-on dire que la déité (Gottheit) d’Eckhart EST l’inconscient ?

En ce cas, si la déité est l’inconscient -et en effet, Jung a entendu de nombreux rêves psychoïdes -, la Déité est au-delà de l’inconscient psychologique et personnel ! 

 

3ème étape : alors la déité est-elle l’inconscient collectif ? Le monde des archétypes ?

 

4ème étape : le monde du mystère…

 

Heureusement qu’avec nos rêveurs, on ne parle pas tout le temps de ça !

 

Adressant la missive ci-dessus à Jean Gagliardi, ami des rêves et façonneur de son merveilleux site :

 

http://voiedureve.blogspot.com/2014/04/le-meditant-qui-me-reve.html


il me répondit alors :

 

 

 

    D'abord, je vous dirai que je trouve fascinant que Jung cite Maître Eckhart dans "l'énergétique psychique", ce qui me semble démontrer que ces interrogations ont constitué le fil conducteur de sa recherche, au moins à un certain niveau, sans attendre le dernier Jung, qui a débouché comme vous dîtes dans "l'incommensurable". C'est cette filiation spirituelle qui m'intéresse pour ma part au premier chef car elle me semble être de nature à favoriser le renouvellement du mythe chrétien, qui préoccupait Jung depuis qu'il s'est fait demander par une voix intérieure : "quel est ton mythe ?", reconnectant cette vision spirituelle aux grandes approches non-dualistes comme le Vedanta et le Zen, qui m'intéressent particulièrement. Je dis "reconnecter" car je suis convaincu que, bien avant Maître Eckhart, il y a eu un tel courant de gnose non-dualiste aux sources du christianisme, dont on retrouve la trace dans l'Évangile de Thomas par exemple...

 

    Ce sont en tous cas les pistes de recherche que j'explore pour ma part, sans affirmer quoi que ce soit par ailleurs.

 

    Quant à cette interrogation sur la relation entre Dieu et l'Inconscient... je vous dirai où j'en suis pour ma part car j'ai été très préoccupé par ces questions moi aussi. Je le suis moins à ce point car j'ai le sentiment d'être parvenu à une certaine clarté quand j'ai été amené à "relativiser" (au sens noble) la notion d'Inconscient. En effet, je crois qu'il faut avoir à l'esprit que l'Inconscient n'est dit tel que relativement à notre conscience restreinte, c'est-à-dire que l'inconscient est simplement ce dont nous ne sommes pas conscients. Vous m'excuserez d'esquiver pour l'instant la question cruciale qui serait d'essayer de déterminer quel est ce "nous" qui n'est pas ainsi conscient, ce qui est le sujet d'un autre niveau d'investigation (qui préoccupe fondamentalement le bouddhisme). Mais donc, l'Inconscient est l'immensité de ce dont nous ne sommes pas conscients, incluant donc la dimension collective et même universelle que Jung a mis à jour.

 

    Mais cela ne signifiera pas que l'Inconscient soit (intégralement) inconscient, au sens qu'il serait dépourvu de conscience. C'est justement ce que nous donne à expérimenter le travail des rêves, rêves qui proviennent à l'évidence d'une conscience bien plus large et profonde, plus sage, que la nôtre.

 

    Cependant, on ne peut pas dire non plus que tout ce qui nous est inconscient donne des signes de conscience et d'intelligence : il y a des complexes qui sont complètement idiots, des éléments de l'inconscient qui sont très primaires... et cela me fait revenir à une image qu'aimait bien Jung semble-t-il, car il l'utilise plusieurs fois pour présenter l'inconscient par la métaphore d'un ciel étoilé, piqueté de points lumineux, constellés de lueurs de conscience.

 

    Mais dès lors que cela est admis, je crois (aidé en cela par la lecture des Upanishads) que nous pouvons considérer qu'au cœur de l'Inconscient (mais sans pouvoir lui être identifié), il y a le Soi ou Dieu, c'est-à-dire une Source de lumière incommensurable, au-delà même de la distinction entre conscience et inconscience, et de tous les opposés.

 

    Dans cette perspective, l'Inconscient agit en fait comme un voile qui nous cache une Lumière qui serait tellement aveuglante que nous ne pourrions pas exister en Sa présence - " Nul ne peut voir Dieu et vivre" (Exode). On retrouve là la vision du Tsimtsoum hébraïque qui veut que Dieu ait dû se retirer pour nous permettre d'ex-ister (étymologiquement "être hors-de"), ce que l'Orient dit autrement en affirmant que quand Dieu est là, le moi n'est pas là, et quand le moi est là, Dieu n'est pas là. Et il me semble que c'est aussi ce que Maître Eckhart a mis en évidence en pointant vers la Déité au-delà de (l'image de) Dieu (Dieu étant entendu dans un rapport duel avec la créature). Il me semble aussi que la seule voie pour aller dans cette direction est apophatique, c'est-à-dire que nous ne pouvons rien dire du Mystère, et même mieux, comme vous le dîtes, qu'il faut nous anéantir dans la docte ignorance - le fana des mystiques soufis - pour connaître ce Néant. Nicolas de Cues, mais aussi bien avant lui Denys l'Aréopagite ont pointé dans cette direction, ce dernier disant dans sa "théologie mystique" : 

 

    "Puissions-nous entrer dans cet obscur et lumineux silence et par un regard non arrêté, une  non-saisie, puissions-nous contempler ce qui est avant et au-delà de toute vision, de toute connaissance" (cité dans Jean-Yves Leloup dans son ouvrage : un obscur et lumineux silence).

 

    Pour moi alors, la Déité n'est pas l'Inconscient, pas même l'inconscient collectif ni le monde des archétypes, car Elle ne se situe pas sur le même plan. Elle est au-delà de ceux-ci tout en en étant la Source et le Principe organisateur. Elle est ce qui est au-delà de tous nos concepts et de toutes nos tentatives de saisie, et qui se manifeste dans toutes les formes, toutes les images, au travers même de notre regard...

 

    Un logion de l'Évangile de Thomas vous éclairera peut-être comme il l'a fait pour moi récemment, qui dit : 

 

"Les images se manifestent à l'homme

et la Lumière qui est en elles est cachée.

Dans l'icône de la Lumière du Père,

elle se manifestera

et l'icône sera voilée par la Lumière." (logion 88)

 

    Pour moi, il y a là une description précise de la relation entre les images intérieures (en lesquelles la lumière est cachée) et le Soi.

 

    Il m'arrive d'avoir ce genre de discussion avec les rêveurs qui viennent à moi, pas tous heureusement. L'un d'eux m'a amené récemment cette phrase qui l'a percuté : "Il n'y a pas d'inconscient mais une supra-Conscience à laquelle nous résistons de toutes nos forces". Il me semble que cela dit la même chose que ce que je tente de formuler maladroitement plus haut...

 

                                                                                 mai 2021



Vierge de l'Annonciation, Antonello de Messine