6 - Le retrait de projection : de l'indifférenciation à la différenciation

 

On ne considère pas l'autre tel qu'il est, mais selon l'image que l'on en a

  • La projection peut-être négative et son expression la plus parfaite en est le monde politicien qui consiste à se positionner contre l'autre. La poutre est toujours dans l'œil du voisin.

         Cependant, comme dirait Sacha Guitry : « Je suis contre les femmes, tout contre ». C'est dire le jeu subtil qui se développe là. Ce que l'on ajoute à ce propos ne manque pas de tiroirs : « Nul n'est un grand homme pour son valet ».

  • La projection peut être « lumineuse » (volontairement entre guillemets) : c'est un amour, un métier, une vie en Association et ses passions. Et derrière les projections, les investissements psychologiques que chacun en a, n'y aurait-il pas une ambiguïté d'idolâtrie, donc d'être également collé à l'objet selon une image psychologique déterminée? 

         Sans le travail intérieur, nous avons le regard de la projection inconsciente, donc non advenu à la conscience. Nous ne savons pas l’altérité : nous sommes dans l'indifférenciation au sens jungien puisque nous définissons l'autre par l'investissement qu’on a de lui. Mais en se détachant de l'indifférenciation sujet-objet, nous découvrons que ce que nous prenions pour réel était une projection, une part de chacun transférée sur l'objet. L'objet de la projection était dans ce cas une illusion.

 

Rentrons chez soi

         Prenons un petit exemple qui me concerne : je suis très ordonné dans mes affaires et en suis fier car je fais tout à temps et mon entourage peut compter sur moi. Mais j'ai bien appris par Jung que « le soleil ne connait pas son ombre ». Je me suis alors posé la question : qui prenait ainsi son domaine d'action en charge dans mon enfance, si ce n'est ma mère? Et pourquoi? Parce que tout allait mal financièrement. Je fais donc pareil ! Vais-je reproduire le système?

         Évidemment un renoncement ou « retrait de projection » ne veut pas dire : « Il faut être désordonné », ce qui serait la même projection, mais inversée, comme le caractère rebelle d'un adolescent qui est en fait collé à l'objet de sa rébellion. La solution serait de continuer à « être ordonné », mais à...en rire, justement pour s'en détacher. Mais cet « allègement » que vit Dante quand il touche le paradis,  le rire du ciel, ce rire du ciel qui est Beauté, ne se décrète pas. La personnalité consciente luttera d'abord de toute sa force ignorant l'ombre se manifestant sous forme de projections. Alors, examinons ce qui me motiverait à une transformation, eu égard à l'inconnu de la terre nouvelle qui en est l'enjeu.

 

Le Soi

         En fait, le Soi dirige mon regard vers ces domaines de vie qu'il considère comme importants pour concevoir un au-delà en notre occurrence du « bien rangé » , au-delà qui a pu se formuler ainsi après travail personnel sur la question : être détaché des préoccupations réglementaires et sociales au plus vite, en être décollé afin de poursuivre mon unique recherche qui rend ma vie cohérente, le Soi. Le Soi voit le Soi autrement dit! Bref, la projection m'a rendu ce service de passer de la conception de l'ordre comme « barrage à l'angoisse », mon passé d'enfant, à « la quête de Soi par la liberté de l'étant que je suis. »

         Mais comment le Soi s'y est-il pris pour cette transformation?

 

Détour par les mystiques

         Si je parle à dessein de ce détour de manière plus générale, c'est pour faire remarquer que dans son œuvre de philosophe thérapeute, Jung n'a pas cessé de parler des « images de Dieu », donc de projections formulées en une croyance. Il écrit[1] : « Quand la théologie pense que chaque fois qu'elle dit Dieu, il s'agit bien de Dieu, elle divinise des anthropomorphismes, des structures psychiques et des mythes. Cela, je ne le fais pas, car je parle de l'image de Dieu et d'elle seule... je vois certes beaucoup d'images de Dieu, mais je sais qu'aucune d'elles n'exprime ni ne saisit ce vis-à-vis incommensurable. » Il nous redit ce que maître Eckhart confirmait par la différence entre Gott et Gottheit, Dieu et Déité. Non, la déité n'est pas une Trinité ; non, elle n'est pas « bonne » ; non, elle n'est pas ce qu'on projette sur elle comme par exemple dans la Prière Universelle des messes catholiques qui demande : « Seigneur, fais que...!!! » Comme l'écrivit Jacob Böhme, Il est eine Grund ohne Grund, un fond sans fond. François Cheng parle du vide médian comme le souffle qui est par nature intangible, que l'on ne peut donc posséder.

 

La désorientation d'une expérience numineuse.

         Pourquoi ce détour par Dieu? Parce qu'il faut bien que j'aie une boussole dans cette affaire de retrait e projection. En effet, à un niveau sociétal, ce n'est pas le concept de « l'amélioration morale » qui pourra me mettre en mouvement pour une véritable transformation. A un niveau intérieur, justement parce que je suis inconscient de la projection, il me faut un événement, un Kaïros qui me déplace et me mette en marche. C'est à ce niveau que Carl-Gustav Jung découvrit dans notre microcosme la présence du numen, créant avec moi une communication verticale à la manière du totem, tant dans la réalité[2] que dans le rêve. La grâce de cette expérience numineuse approche l'homme de ce qu'il appelle le savoir absolu comme étant la manifestation d'images non liées au moi. C.G. Jung cite Tchouang-Tseu[3] : « Celui qui possède la véritable intelligence use de son œil intérieur, de son oreille intérieure pour pénétrer les choses, et n'a pas besoin de les connaître par l'entendement ». Ces « choses » étant pour Jung « une allusion au savoir absolu de l'inconscient, c'est-à-dire la présence dans le microcosme des évènements du macrocosme ». Ce savoir absolu est donc un sens existant en soi qui coïncide avec l'état de conscience.

        Fort de celui-ci, une rentrée dans l'inconscient est évidemment plus supportable puisqu'on en ressent l'énergie numineuse, c'est-à-dire la sensation lors de l'interprétation de rêves, d'une fonction transcendante[4] qui du coup me fait comprendre mes projections de l'anima pour moi ou de l'animus pour la femme. Il en résulte un lâcher-prise de mes projections parce qu'en contact avec l'Universel en Soi.

         Pédagogiquement, c'est sans doute à ce niveau qu'agit le transfert du rêveur sur son rêve via l'interprète, interprète qui devient élément de l'équation personnelle du rêveur ; en effet tous les éléments subjectifs projetés et transférés à l'interprète pourront alors faire retour au rêveur avec la valeur originelle de ce sens préexistant.

         Par exemple, j'ai pris conscience il y a peu que dans telle famille, se jouait l'archétype de la grande Mère. D'où mon comportement correspondant à cet archétype dans les lieux où il s'exerçait. Il est évident que c'est le Soi qui a désigné cet archétype flottant devant moi pour que je prenne conscience de lui et puisse l’intégrer. De ce fait, la suite de cette prise de conscience EST la désignation de la projection. Avant, j'étais fusionnel avec cet archétype, donc je ne pouvais dire le mot «projection ».

         Quand le Soi me désigne cet archétype, c'est seulement la complicité du totem en moi, le Kaïros d’une expérience numineuse, la force du centre du mandala dans mes rêves qui peuvent me mettre en marche. Est possible alors la mise en œuvre alchimique et la différenciation pour une altérité et non la fusion afin que le Soi soit le gagnant, donc l'individuation.

 

Conclusion

         Pour oser dire par soi-même que l'on exerce une projection sur x ou y, c'est en fait dire que l'on en est conscient donc que l'on est en cours de détachement. Cette réorientation ouvre alors la possibilité d'une relation admirable avec l'autre, admirable car contemplative de sa lumière intérieure. A ce moment, nous pouvons comprendre tous les maître Eckhart, Angelus Silesius, Nicolas de Cues, Jean de la Croix, Teilhard de Chardin, les chants du Rig-Veda, Botticelli, Mathias Grünewald, Hildegarde de Bingen, Hermès trismégiste, Étienne Perrot, Jung, qui ont tous regardé au-delà de la projection de «l'image. »

                                                           

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Gravure sur bois de Camille Flammarion pour son livre de 1888 :  

L'Atmosphère : Météorologie Populaire.


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[1] Le divin dans l’homme, lettre du 13 juin 1955, p.210, édit. Albin Michel 1999

[2] le constat d’un événement dans la réalité quotidienne qui a à voir avec ma vie intérieure sans que les deux aient un lien organique, ce que Jung a  appelé synchronicité.

[3] Synchronicité et Paracelse, édit. Albin Michel  1988, p. 82ss

[4] c'est-à-dire qui traverse l’homme en direction du haut