11 - « Meurs, avant de mourir »

 « Meurs avant de mourir ». Cet extrait d’un distique du mystique allemand du XVème siècle Angelus Silesius n’y va pas par quatre chemins et comme il le fait si souvent, arrive en trois mots à dire tout le programme : oui, la grande mort sera un évènement auquel on n’échappera pas, mais les petites morts sont un impératif.

« ...avant de mourir »

       Je vais oser parler de la grande mort. Un rêve : « Je me remets de mon mal de dos et suis assez pensif et inquiet au sujet de la mort, celle des autres et la mienne. Un seul remède à la mort : l'amour mutant ». Comme si j’étais appelé à contempler dans mon quotidien cet amour qui traverse nos vies et lui donne sens en deçà et par-delà la mort à cause des transformations qu’il opère en nous. Cet amour est  l’énergie de la charitas que Marie-Louise von Franz constate sans jamais pouvoir l’expliquer ! Elle est ici interviewée et dit :

« La plus haute expression de l’amour contient un grain de sel.

- Que voulez-vous dire par là ?

- Je ne vous le dirai pas.

- d’un point de vue psychologique, comment expliquez-vous l’amour ?

- je refuse catégoriquement de l’expliquer ! Ça me dépasse complètement ».[1]

         D’ailleurs pour amplifier la signification de cette mort, les éditions de la Fontaine de pierre n’ont pas oublié de publier « Les rêves et la mort », livre de Marie-Louise von Franz. Un blog comme le nôtre ne peut se permettre de passer ce thème sous silence, tellement il est important.

Dans l'article n°10 de ce blog, je raconte le rêve de cette vieille dame à la bougie : ces rêves de lumière sont fréquents devant le Seuil, lumière comme un point focal, comme une réalité psychique plus rapide que la lumière physique, comme une permanence alors que le corps "se déréalise" selon les termes de Jung.

Le rêve de cette vieille femme témoigne encore une fois que l’Inconscient ne meurt pas. Il continue sa vie autonome. Pour la rêveuse, et pour paraphraser un dialogue jungien célèbre, elle n’a pas besoin d’une croyance, elle sait. Elle sait que son Inconscient rejoint tout-à-fait simplement la Totalité "un-personnelle".

Et la musique aussi le sait : c'est par exemple la parfaite réussite de Parsifal de Wagner usant d'une telle transparence orchestrale, mot de Françoise Bonardel, transparence qui signifie le passage vers l'autre côté du monde. Un Jean-Sébastien Bach ne sait-il pas tout cela aussi ? Quand il écrit le chœur d’entrée de la Passion selon saint Jean, certes il parle de la Gloire de Dieu qui se montre dans l’humiliation de la Passion, mais on remarquera qu’il le fait en 153 mesures[3]. Ce que cela veut dire ?  Bach se souvient qu’après la Résurrection, les disciples sont tristes de ne pas réussir à pêcher de poissons sur le lac de Tibériade. Et un homme sur le rivage leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez ». Et ils ramenèrent 153 gros poissons, nous dit la péricope de l’évangile de Jean au chapitre 21. Et leurs yeux s’ouvrirent car ils comprirent que c’était Jésus ressuscité en eux qui avait parlé. Bach, en écrivant 153 mesures pour son chœur d’entrée  sait que la mort contient la Résurrection.

« Meurs... »

         Il s’agit là de toutes les petites morts qui sont comme des nécessités demandées par le dieu pour se faire connaitre de notre « matière ».

- Ce sont les « retraits de projection », voir le numéro précédent de notre Revue qui sont exprimés en alchimie par les images de tombe comme dans l’Atalante fugitive de Michael Maier ou de la mort du « vieux roi ».

- Ce sont les renoncements à une image du moi dans le temps Chronos, renoncement à l’image de cette fierté de l’épi de blé qui doit se transformer en paille ou en farine ou en graine enterrée.

- Ce sont les questions posées par les songes sur telle ou telle conception de la vie : attachement ou détachement dans le domaine  du travail, ou des rapports humains, ou des idéologies familiales (les « patates chaudes » surtout !) etc. Étienne Perrot l’écrit dans La consolation d’Isaïe[4] : « l’amour véritable est d’abord un combat sanglant. Ce n’est pas l’amitié, ce sont des morts suivies de résurrections. C’est la mort d’un être au profit d’un autre qui symbolise notre plus grande profondeur ».

- Ce sont les permutations croisées comme si mes petites morts devenaient Vie suprême à l’image du yin et yang comme mobilisation croisée, comme aller-retour du vivant et du mort, le tout dans un même mouvement synchrone.

- Ce sont les « morts », donc des ‘étants’ qui n’ont pas intégré les contenus de l’inconscient auxquels ils sont confrontés. Les morts sont ceux qui n’ont pas accompli le travail sur l’inconscient par lequel la conscience se parachève. Ce sont des inachevés qui ont toute la route de la Totalité offerte à eux.

Tout cela peut donc être résumé par la formule « solve et coagula » comme un mystérieux processus de vie continue par tous les temps et tous les continents. Peut-être aussi nous faut-il savoir de cette formule qu’elle ne veut pas dire dissolution puis réunion, mais que la coagulation se fait dans le même temps que la dissolution.

 

Le Devoir

         Encore Marie-Louise von Franz: « Plus un homme aura accepté de prendre conscience de ce combat des contraires en lui avant même l’approche de la mort, plus grande sera sans doute son espérance de connaître une fin apaisée ».[5] Les épreuves/surprises élevées sur le trajet de notre vie traduisent la transcendance radicale de notre œuvre et le devoir d’assurer les purifications nécessaires.

         Osons à ce moment dire l’intégralité du distique d’Angelus Silesius :

« Meurs avant de mourir, afin de ne pouvoir mourir,

Quand tu devras mourir, autrement tu périras ».

 

         Autrement dit, la liberté est faire ce que l’on doit, et ce que l’on doit faire sont ces éternelles transformations de nous-mêmes pour être ajustés au dieu, à la Pierre, cette pierre ronde du dernier rêve que l’on connaisse de Jung. Ce que nous nommons inconscient continue sa vie, Il est l’éternité en nous.

         

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 (Stijndon — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=32033470)

 

Dernier chapitre et fin de l’opuscule de Gaël de Kerret.

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[1] « La voie des rêves », édit. La Fontaine de pierre 2011 p.138

[2] « Les rêves et la mort », édit. La Fontaine de pierre p.121

[3] 96 mesures + 57 mesures de reprise

[4]  édit. Fontaine de Pierre 1982, p.168

[5] « Les rêves et la mort » idem p.60